LE BARRAGE DE LA CAVE
En 1900, le premier barrage était en service depuis une trentaine d'années: c'est sous Napoléon III qu'on avait décidé d'aménager la Haute-Seine entre Paris et Montereau. Les premiers barrages, beaucoup plus nombreux qu'à présent, avaient eu le but modeste d'obtenir une profondeur d'eau de 1 m 60 minimum en toutes saisons. Tous furent bâtis sur des gués (celui de Chartrettes avait 795 m de large, en gros, du barrage au pont). Ces hauts fonds de matériaux stables (sable et cailloux) avaient souvent bénéficié dans le passé d'un apport de matériaux lors de la construction des perthuis (petites retenues d'eau qu'on ouvrait dès qu'elles avaient atteint un niveau suffisant afin de provoquer un" flot d'eau" emmenant les trains de bois flottant). Il dut y avoir autrefois un perthuis à Chartrettes dans les environs du barrage de la Cave (ou plutôt un peu en amont) comme semble l'indiquer un lieudit de notre village: " Montperthuis " situé juste au-dessus.
Les travaux d'exécution du barrage commencèrent vers 1860. Sur le plan cadastral de 1849 on voit trois îles dans la Seine bouleversée par les grandes inondations du début du siècle dues au déboisement inconsidéré du Morvan. On déblaya la moitié d'une île, on fit disparaître la deuxième, on approfondit le chenal sur la rive de Bois-le-Roi et on construisit la petite écluse qu'on voit toujours et qui n'est plus utilisée qu'en cas de réparation d~ la grande, les déblais servirent à rehausser la berge du port de la Cave. On garda une partie de la troisième île où on bâtit un petit local de service et un long môle en aval séparant en deux parties le cours du fleuve:
- Du côté de Bois-le-Roi la " passe navigable" de 45 m 50 de large, un barrage à hausses: barrage bas qu'on pouvait rehausser par d'épais volets horizontaux en chêne (3) qu'on relevait en temps de basses-eaux et qu'on abaissait en temps de crues, on ne se servait plus alors d'écluse, les péniches passaient au-dessus de ce barrage.
- Du côté de Chartrettes un barrage à aiguilles : le " déversoir " de 67 m 30 qui servait au réglage quotidien du niveau d'eau: suivant le courant on mettait ou enlevait des poutrelles de chêne (les aiguilles) à l'aide d'une" chèvre" (4) qu'on déplaçait le long d'une petite passerelle (la grande passerelle actuelle traversant tout le fleuve fut construite en 1969 lors des travaux du nouveau barrage). L'été, lorsque les eaux étaient basses, pour éviter les déperditions d'eau, on était obligé de coincer des bouchons de paille entre les aiguilles (5).
La chute était de 2 m 06.
Ce barrage fut mis en eau en 1871 et fonctionna juste un siècle (en 1950 il était presque identique à celui d'origine, seul le chenal était un peu plus profond grâce au travail des dragues).
(3) 35 hausses mobiles de 1 m 25 de large qu'on manœuvrait à partir d'une embarcation dans le bief amont. (4) Chèvre: petit monte-charge à levier qu'on manœuvrait à la main.
(5) Tous les renseignements techniques et numériques ainsi que le plan ci-joint ont été obtenus grâce à l'obligeance de M. Crozier du Service de Navigation de Melun.
~Sa mise en service supprima entièrement l'usage du gué et confina la navigation sur la rive de Bois-le-Roi, accentuant, pour celle de Chartrettes, son caractère de tranquillité, sa spécialisation dans les loisirs: baignade, pêche, navigation de plaisance.
La Seine de tout temps a manifesté sa présence aux riverains par ses débordements : " presque chaque année l'hiver provoquait des crues plus ou moins importantes. Les champs inondés et gelés devenaient des patinoires sans danger faisant la joie des jeunes". (Mlle Duployer). On ne construisait pas aux endroits inondables habituellement mais certaines fois le niveau des crues était tel que les dégâts étaient importants comme 1910 par exemple. À Chartrettes l'eau était arrivée par endroits à l'avenue Foch et à Rouillon il y avait plus d'un mètre d'eau et de boue infecte (6) dans les maisons proches de la Seine. Cette limite d'invasion de l'eau a été soigneusement notée et sert toujours de référence pour la zone inondable.
Ces inondations de 1910 laissèrent un souvenir impérissable dans la mémoire des gamins de l'époque qui comme ceux de tout temps y trouvaient une occasion de jeu: ils se rappellent l'un d'une caisse dans laquelle il naviguait sur les terres envahies par l'eau, l'autre d'un chien dressé à rapporter à son maître les rondins de bois qui défilaient bien rangés au long des berges. Tous parlent de nombreux animaux crevés qui flottaient ventre en l'air, chez nous heureusement vaches et chevaux ont pu être montés à temps jusqu'au plateau.
Que nous apprennent à ce sujet les délibérations du Conseil de 1910 ? Que le courant était si fort qu'il avait emporté complètement tout le bas du chemin des Soupirs (devenu maintenant rue de la Chevalerie), on mesure l'importance des dégâts par la somme employée pour refaire le blocage de fond: 1 248 F payés par la commune (1 200 F de secours départemental).
Voici comment le curé de l'époque, l'abbé Palin, décrit ce désastre dans son bulletin paroissial de février 1910 :
« Notre région vient de vivre des journées angoissantes. Paris, sa banlieue et une partie des provinces séquanaises ont subi des inondations qui ont dépassé toutes celles connues jusqu'ici.
La crue qui avait débuté vers la fin de la première quinzaine de janvier s'annonça assez forte vers le 19. Le jeudi 20 dans la matinée, l'eau donnait de sérieuses inquiétudes et la Seine, déjà très haute, charriait des épaves de toute nature: des lessiveuses garnies de linge, des brouettes, des niches à chien .
Renée Wanner-Le Quinio